| Index de l'article |
|
La lettre
|
|
Page 2
|
Page 2 sur 2 Je déchire l'enveloppe, comme on déballerait un cadeau. J'ouvre, il en tombe le carbone jaune, usagé, d'un formulaire administratif déchiré dans la partie inférieure, un carton gris de très petite taille qui doit être le petit côté d'une boite d'emballage, un morceau de sac en plastique blanc, deux feuilles de carnet à spirales. Ces matériaux sont numérotés de 1 à 5, et couverts d'une écriture plus ou moins lisible. Je remarque tout de suite que la partie inférieure du formulaire a été déchirée, on voit juste les lettres du début des phrases manquantes, dommage. Ca devait être le plus intéressant. La justification de la lettre était peut-être et même sans doute dans cette partie absente, auquel l'auteur a renoncé finalement. La lettre est aussi hétérogène que son support. La personne a commencé, interrompu, repris, à plusieurs moments différents d'une ascension, et d'un séjour en montagne, ce qui fait que la moitié de la place est occupée par des formules d'introduction, de conclusion momentanée, et de reprise "Voila, je suis assis sur une pierre en train de t'écrire, à côté de mes deux amis", "je reprends la lettre car j'ai finalement trouvé du papier, mais on ne revient jamais en arrière", "on m'interpelle, je dois y aller, je reprendrai plus tard". Il a changé de stylo trois fois, et a parfois eu du mal à trouver un support suffisamment plan pour obtenir un résultat parfaitement lisible. Les deux feuilles de carnet ont été obtenues d'un instituteur qui les a pris en stop sur quelques kilomètres, ce qu'il me précise soigneusement en entamant la première d'entre elles, sacrifiant du même coup la majeure partie de la surface ainsi gagnée. Que reste-t-il sur les quelques lignes de la lettre proprement dite ? Essentiellement un court paragraphe sur le fait qu'il voudrait bien me faire partager ce qu'il ressent dans cet endroit perdu de l'Ariège où le groupe des trois amis s'apprête à rendre visite à une communauté hippie très à l'écart. Le plastique blanc, froissé, prend la relève du carton et supporte un fragment de phrase effacé dont il n'émerge, en capitales nerveuses, qu'un mot désormais isolé, écrit plus gros que les autres, et auquel la perte irrémédiable de son contexte donne une comique mais poétique incongruité : « BABYLONE ». Sur les pages à carreaux, il énumère les éléments du lieu : la montagne, l'air pur, les petits oiseaux, l'herbe verte. Le procédé de cette description, est si outrageusement insuffisant, il évoque les clichés d'une nature si convenue, qu'il en acquiert la poignante dignité du meilleur aveu d'impuissance à rendre compte par les mots. C'est cet aveu d'impuissance qui traduit au mieux la magie de cet endroit là-bas, si beau, si unique, qu'il n'est pas supportable d'en jouir tout seul « j'aimerais tant que tu puisses en profiter ». Sur la page suivante, cette même phrase répétée devient un cri : « je voudrais tant que tu puisses en profiter », et l'écriture fébrile s'affole, fait état de graves difficultés rencontrées cette année, mais qu'il serait impossible d'expliquer. L'envie de partager devient aussi impérieuse qu'elle est impuissante, elle s'étend au-delà du moment, de la situation, de la joie ressentie ici et maintenant, pour secouer des souvenirs douloureux qui lui remontent dans les doigts jusque dans la lettre. « On m'interpelle, je dois y aller ». Mon correspondant veut échapper à cela, à cette souffrance, à cette lettre qui soudain le domine et l'arrache à l'instant heureux qu'il était en train de vivre. Il conclut : « Je suis si triste que tu ne puisses voir ça ». Sa tristesse soudain envahissante est finalement endiguée et même réinvestie dans ce pur moment de bonheur dont participe l'envie de partager. Quant à moi, je suis si triste d'avoir déjà fini de lire. Si triste. Cette lettre est La Lettre. Elle me renvoie soudain à ce monde de tous les messages, les correspondances, et courriers électroniques, tout ce que nous envoyons et que nous recevons, le cliquetis des claviers, les stylos empruntés, les portables et les bouts de papier, les instants volés au boulot, chez soi, en vacances, cette frêle construction bricolée, incessante. Je pense à toi et je te le fais savoir, disent d'abord toutes les lettres et tous les messages non professionnels. Quelqu'un, un ami qui ne l'est pas assez pour me faire part d'autre chose, m'écrit trois mots au milieu de l'Ariège pour me dire qu'il m'écrit, rien de plus. Ce qui me fascine, c'est l'énergie déployée à cette fin. Je l'imagine sur son caillou montagnard en train de chercher du papier, de déchirer un emballage de biscuits, de se faire donner un carbone froissé au fond de la poche d'un de ses amis (ce doit être son nom, lequel m'est inconnu, qui figure à l'endroit du formulaire), de prélever un morceau de plastique sur un des sacs de provisions. Compte tenu de la difficulté si perceptible de toutes ces opérations, tout ce que tait nécessairement mon interlocuteur de ce qu'il lui a fallu ensuite effectuer pour que la lettre me parvienne, et qui était, dans les circonstances où il se trouvait, bien plus difficile encore que tout ce qui précédait — trouver une enveloppe, un timbre, une boite aux lettres, conserver les fragments et surmonter la tentation de les oublier ou de les détruire passé le moment et les circonstances de l'écriture — tout cela me fait apparaître cette lettre reçue ce matin comme une chose miraculée, mille fois menacée par ses faiblesses, fragile mais supportée par une solide intention, infiniment touchante. Je suis touchée par le bel élan impulsif qui l'a suscitée, et qui s'est révélé suffisamment fort pour supporter d'être relayé par des contraintes multiples mais assumées. L'envie de partager a fait son chemin. Partager quoi ? Juste l'envie de partager. Je suis émue mais pas tout à fait dupe de la désinvolture de l'auteur, qui écrit sur son plastique et ses carbones en comptant sur son lecteur pour excuser la présentation désastreuse et même la charger de significations, ce que je m'empresse effectivement de faire. Je devine la mise en scène légèrement héroïsée de toute l'affaire, à travers les allusions répétées au fait qu'il quitte, qu'il reprendÉ A travers aussi le mystère de la partie prélevée, en bas de page, à la dernière minute visiblement : le non-dit mis en scène. Je l'imagine se réappropriant avec délices le spectacle de soi-même aux prises avec une impulsion généreuse, aux prises avec ce merveilleux « coûte que coûte » qui l'intègre encore mieux à la grandeur et la pureté du moment et du lieu, au milieu de la montagne sauvage. Mais la part de ce qui ne peut être mis en scène, entre la fin de l'écriture et l'expédition, reste encore si importante, et suppose tant d'efforts invisibles, et tant de maturation depuis l'impulsion initiale jusqu'à la volonté soutenue d'expédier malgré tout, que mon correspondant est mille fois racheté de cette possible vanité qui a été la sienne, vanité innocente cependant, et même confiante, puisqu'il a sollicité et honoré à l'extrême ma capacité d'être un bon public. C'est pourquoi je suis touchée encore une fois par la lettre, touchée d'abord et touchée ensuite. C'est pourquoi également je fais pour elle ce que je ne ferais pour aucune autre : je la déchire, et je la détruis, avec un serrement de coeur, car je m'interdis toute possibilité d'y revenir, de la relire, de la conserver, de la toucher, mais avec le sentiment très clair que c'est ce qu'elle appelle, ce qu'elle exige, pour rester à tout jamais ce qu'elle a cherché à être : un choc, dont les échos doivent désormais se développer sans elle, et ne concernent plus que moi, de la même manière que l'écriture proprement dite a été un moment qui l'a essentiellement concerné lui, mon correspondant. Ainsi débarrassée de tout ce qu'elle avait de dérisoire, d'insuffisant, de décevant a posteriori, la lettre devient ce qu'il a m'a délégué la tâche de la faire devenir : un dispositif pour honorer son lecteur, puisqu'il exige de lui réellement le maximum que ce lecteur puisse fournir.
|