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La lettre
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Par le Lion Bleuflorophage


Trésor public, banques, rappels de cotisations, carte postale, re-carte postale, trois lettres, j'achève la phase d'inventaire du courrier du matin, et ce faisant, j'en épuise la matière essentielle : l'élément de surprise. Celui-ci réside essentiellement dans ma propre attente de cette irruption quotidienne et imprévisible des objets et signes en provenance de l'extérieur, et jetés à grand bruit tous les matins sur le carrelage de l'entrée par la fente de la porte d'entrée.

Mais il y a malgré tout ces trois lettres encore intactes qui diffèrent un peu la consommation du rituel. Trois vraies lettres, c'est-à-dire, trois enveloppes blanches avec mon adresse et mon nom rédigés manuellement, et pourvues d'un timbre certainement collé à la langue. Il y a un univers entre les enveloppes administratives hostiles ou inhumaines, et celles-ci, qui depuis l'enfance, respirent le mystère et l'excitation d'une correspondance privée. Elles se font de plus en plus rares, et de plus en plus décevantes aussi. Fini l'univers inconnu de la page à conquérir, couverte d'une écriture au premier abord indéchiffrable à l'oeil enfantin trop récemment initié à la lecture. Terminée l'immersion dans le temps long, dense, compact, exotique, de la lecture des pensées d'autrui. La lettre amicale, pour l'adulte pressé que je suis devenue, est toujours trop brève, trop attendue, trop banale. « Il a fait un temps superbe tout le mois d'Août ». Que m'importe. Je n'ai nul besoin de m'investir dans le fait d'y croire ou d'en douter. Rien ne bougera après lecture de cette phrase, rien de rien. Qu'elle ait été écrite ou non, cela revient au même, oubliée par l'auteur, et inexistante pour le lecteur. « J'ai écrit deux fois à ton ancienne adresse mais n'ayant obtenu aucune réponse, j'ai appris tes nouvelles coordonnées par Cécile qui m'a aussi donné de tes nouvelles ». J'avais en effet reçu ses deux lettres précédentes m'informant de son changement d'adresse et réclamant de mes nouvelles, mais que vouliez-vous que je réponde ? : « Ca va très bien » ou bien « ca ne va pas très bien », « Je t'écris pour te dire que je vais bientôt déménager, je te donnerai plus tard ma nouvelle adresse »...?

Et d'abord, que sont au fond ces fameuses « nouvelles » ? Toujours annoncées, toujours réclamées, elles s'évanouissent mystérieusement dès qu'on les invoque. Peut-être les invoque-t-on pour cela justement, pour les faire disparaître, les éliminer, leur régler leur compte, si bien qu'il n'en sera plus question : « je voulais avoir de tes nouvelles ». Le jour où j'ai pris cette demande au pied de la lettre, c'est mon correspondant qui s'est volatilisé ; je le croisai peu après, il parut ne pas me reconnaître et ne m'adressa plus jamais la parole. Le pouvoir de ces nouvelles est immense. Trop grand pour être réellement utilisable.

Stéréotypes qui permettent de gagner du temps et de contourner les nouvelles : « J'ai revu dernièrement Untel qui m'a parlé de toi » — ce qui me dispense donc et même me dissuade délibérément de le faire — « Comment vont les enfants ? » « Ton mari ? », « Ton travail ? » — autant de questions oubliées sitôt la lettre cachetée — « Tu excuseras mon écriture illisible », « mon retard », etc..

Deux des trois lettres manuscrites de ce matin — « Il a fait un temps superbe » et « J'ai écrit deux fois à ton ancienne adresse » — ont déjà rendu leur âme. Je regarde maintenant la troisième, avec une indulgence anticipée. Que pourrais-je en attendre qui ne soit excessif ? Eventuellement une rémission de cette nostalgie que m'ont inoculée les quelques véritables lettres que j'ai reçu dans ma vie.

Ce type de lettres se fait rare. Leur occurrence suit désormais une courbe descendante.

Dans mon enfance, chaque lettre contenait quelque chose d'unique : l'écriture était une voix muette qui parlait par les yeux dans le silence infiniment intime du tête-à-tête. Je me rappelle les lettres de ma sÏur, de treize ans plus âgée que moi : lettres de quasi adulte, ayant le somptueux mystère de tout ce qui est très âgé, mais avec la gravité naïve et franche de quelqu'un d'assez jeune encore pour prendre au sérieux ma propre lecture enfantine. J'ai sept ans, elle en a vingt.

Après son mariage, elle m'écrit moins. J'ai des correspondantes anglaises : laborieux pensum que ces courriers didactiques.

Je me rappelle nettement le contenu d'une autre correspondance intensive et pourtant combien plus aride : les centaines de lettres envoyées lors de la recherche de mon premier emploi véritable. Dans ce cas, c'est l'extrême dissymétrie entre qui écrit et qui lit qui a donné son relief étonnant à ces courriers adressés à des inconnus. Chaque mot donnait lieu à d'infinies hésitations, à une implication sans précédent dans la parole, dans la foi en la puissance du verbe et des signes. Jusqu'aux formules de politesse — Dois-je mettre « veuillez accepter madame » ou bien « recevez madame » ? — qui, lorsqu'on les écrit pour la première fois, flamboient et claquent de toute l'énergie révélée du langage, canalisée dans le rituel absurde de la formule. Chaque matin, mon paquet de lettres dûment timbrées était soigneusement trié, et distribué dans les fentes de la boîte « Paris », « Province », « Etranger », le tout bien correctement fait de façon que le miracle de l'acheminement puisse alors prolonger logiquement toutes les opérations d'écriture et de préparation des envois.

Je repartais avec le sentiment d'un travail bien fait, de bout en bout maîtrisé et composé avec la conscience de la densité et de la signification potentielle de chacun des mots et des gestes mobilisés. De tout cela ne pouvait sortir que du bon, dans la logique même qui était celle d'un mécanisme, dont j'assumais une partie du fonctionnement au mieux de mes capacités.

La rareté et la banalité des réponses que je recevais en retour ne menaçaient jamais cette conviction que j'aurais dû réussir, « normalement » j'aurais dû réussir. Cela me permettait de considérer chaque refus comme un accident circonstanciel, exceptionnel, grâce à quoi je conservai pendant des mois le moral inattaquable de qui est bien parti et chemine sans entrave sur sa route.

La dernière lettre, posée sur la table, attend toujours. Je voulais raisonner et la dépouiller de son faux mystère avant de l'ouvrir, mais voilà qu'entretemps, je lui ai au contraire découvert à l'examen quelques particularités qui ont déclenché la curiosité brutale, vertigineuse, qu'éveille un autre type d'envoi encore plus rare que la lettre : le paquet inattendu. L'écriture reste inconnue, et pourtant elle m'appelle directement par mon prénom et mon nom. Facilité ou simplicité sans doute. Le papier est taché, et la surface est accidentée par de légers renflements irréguliers. Il y a quelque chose dedans.



 

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